L'église n'est pas une ONG

L’express cette semaine dans son n° 3238 du 24 juillet, a publié un entretien avec Jean -Luc Marion.

Philosophe et catholique pratiquant, il répond au questionnement de 2 journalistes de l’Express : Pascal Ceaux et Christian Makarian sur le thème:

Que faut-il comprendre des propos et des actes d’un pape dont les premiers pas ont déjà montré la différence ?  


Jean-Luc Marion:

<<L’église n’est pas une ONG ! >>


Le pape François est le premier pontife latino-américain de l’histoire.

En quoi se distingue-t-il de ses prédécesseurs ?

* Avant son origine géographique, c’est sa personnalité qui importe, ce qui, pour un chrétien  et un homme d’église, signifie sa spiritualité En l’occurence, celle d’un jésuite, un homme rompu  à la dialectique des “Exercices spirituels “ qui sait donc consulter, mais aussi décider. Mais celle d’un jésuite profondément influencé par l’esprit franciscain (comme fut d’ailleurs en son temps saint Ignace de Loyola). La question de la pauvreté apparaît centrale jusque dans la réforme du mode de gouvernance de l’église depuis longtemps désirée.. Car il a dit et répété, l’église n’est pas une ONG parmi d’autres qui serait un peu plus pieuse que les autres. Elle entretien un rapport essentiel avec les pauvres, puisque Dieu vint aux hommes dans la posture du pauvre par excellence. Les chrétiens doivent secourir les pauvres non seulement parce que les pauvres en ont besoin, mais parce que les chrétiens reconnaissent en eux le Christ ;  on devrait presque dire que les chrétiens ont intérêt  à aimer les pauvres, puisque sinon, ils manquent Jésus le Christ.

A travers cette évidence, le pape François, retrouve l’idée d’une église d’autant plus engagée dans la vie de la cité qu’elle est plus spirituelle, plus mystique, contre l’opposition païenne des prétendus humanistes . Dénoncer une contradiction ou prôner un choix entre l’église et le monde relève du pur non-sens, commis par les intégristes comme par les progressistes (ce qui revient au même). Car un catholique ne s’intéresse pas d’abord et surtout à l’organisation de l’église, mais à sa mission qui n’est pas affaire de pouvoir et d’administration, mais de mise en marche  vers le Christ, à travers le visage, au fond divin, des hommes. Pour François, l’église doit rester “en marche” : dès qu’elle s’arrête, comme une bicyclette ou comme la révolution, elle tombe sur elle même. Aussi répète-t-il le principe édicté par le Christ: Le bon berger n’hésite pas à quitter ses 99 brebis du troupeau pour retrouver la centième égarrée; or l’église a tendance à s’intéresser aux brebis du bercail, en abandonnant les autres.

L’argent, la richesse excessive ont été les thèmes récurrents des interventions du pape. Quelle est la raison de cette insistance ?

Le pape vient d’une région du monde, l’Amérique latine, où les inégalités existent de manière bien plus frappante qu’en Europe. L’émergence économique de ce continent indiscutable, se traduit aussi par un plus grand écart entre les riches et les pauvres, qui en tous cas, devient plus visible, jusque au coeur des grandes villes comme à Buenos Ayres ou Rio où les bidonvilles jouxtent les centres d’affaires. Le choc de la pauvreté y frappe aussi comme aux Etats-unis beaucoup plus qu’en Europe de l’Ouest. Je l’ai vu , autour de l’université de San Miguel, celle où le jeune Bergoglio devint jésuite et où j’étais invité pour des conférences il y a peu. Dans ces lieux, la responsabilité des chrétiens envers les pauvres de Dieu, les anawim, ne peut pas s’esquiver.

Le provincial des jésuites et l’Archevêque de Buenos Ayres n’a pourtant jamais adhéré aux formes les plus radicale de la contestation telles que le portait la théologie de la libération .

Fort heureusement, la Compagnie de Jésus et les églises d’Amérique du sud, ont su distinguer entre les différentes versions  de la théologie de la libération, si multiples. Ils ont récusé ce qui parait aujourd’hui une erreur grossière : Utiliser le marxisme comme outil d’analyse des problèmes sociaux, comme si on pouvait y greffer ensuite la théologie chrétienne.; or le bloc soviétique est tombé quand les hommes de foi et les peuples ont (contre tous les experts et les politiques) compris qu’il fallait s'appuyer sur la pensée  chrétienne (au sens large) contre les analyses marxistes , qui ne constituent pas un “horizon indépassable”. Si l’église d’Amérique  n’avait pas résisté à la tentation  marxisante, les attaques du capitalisme international  et des mouvements évangélistes télécommandés des Etats-unis, eussent été encore pires. François a joué un rôle déterminant  dans cette histoire et y a acquis une autorité de plus en plus forte.. Son analyse de la question de l’argent voit l’essentiel : la globalisation du marché exige une société homogène., standardisée, atomisée; il lui faut donc réduire les différences entre individus, pour en faire des consommateurs standards; d’où la destruction des cultures et des identités, une société relativiste; tout est permis, à condition que cela ne signifie en réalité aucune identité. C’est une nouvelle forme de totalitarisme.

Totalitarisme vraiment ?

Bien entendu car le totalitarisme , qui échoue, assez vite par la contrainte physique et par les propagandes politiques, a rebondi par la séduction de la consommation : plus doux, plus efficace, on y détruit l’esprit et l’âme. Au XX ème siècle nous avons eu à souffrir de totalitarismes économiques idéologiques qui imposaient la norme par la contrainte. Nous avons désormais un totalitarisme  qui procède au contraire, par la levée de toutes les contraintes morales et individuelles, pour détruire les différences culturelles  et donc religieuses. Aux couples opprimés-oppresseurs puis inclus-exclus, succède aujourd’hui le duel entre utiles et inutilisables,les producteurs et les consommateurs d’un côté, le rebut de l’autre. Le pape François évoque cette société du rebut, du déchet dont les victimes favorites, les nouveaux sous-hommes, sont les enfants et les personnes âgées. Il évoque une régression anthropologique comparable à un retour à l’esclavage, dans une prétendue civilisation où prospèrent l’exploitation des travailleurs illégaux, la prostitution même des enfants, le trafic d’organes et, bien sur, l’avortement généralisé couplé avec “l’euthanasie” des vieux, inutiles (une mort douce pour qui ? ) Cette forme d’esclavage procède aussi de la globalisation.

N’est ce donc pas d’abord la destruction et la condamnation d’un monde en crise ?

Évidemment ! Et pour une fois, grâce au pape François, la doctrine sociale de l’église semble en phase avec la nature  profonde  de cette crise. Car la crise actuelle ne concerne ni la société française, ni l’économie globale, mais au fond la définition même de l’homme. Comment expliquer la haine de tous contre tous, la rage à trouver des coupables sinon comme une forme de haine de soi, de ressentiment, qui s’appelle depuis  Nietzsche, le nihilisme ?

L’homme ne se pardonne pas de ne pas avoir accompli sa volonté de puissance. Il cherche un autrui à accuser de l’avoir empêché de devenir lui-même. Il s’adonne à ce ressentiment, symptome et maladie du nihilisme. Or, comme le rappelle le pape, le Christ apporte à l’homme ce que lui même ne peut pas se donner, le pardon. Pour nous le pardon (et peut être aussi le don ) reste impossible. Pourquoi ? Parce que seul celui qui a donné peut redonner, pardonner; or seul, par définition, Dieu donne le premier  et absolument (en créant ex nihilo) . Mais en Lui et par Lui, nous pouvons par  association, donner , redonner , pardonner. Cela se peut si nous comprenons que nous mêmes, avant de prétendre  pardonner (comme si nous étions innocents) devons accepter de nous faire pardonner (comme les coupables que nous sommes, coupables du meurtre de nos frères humains)

Tant que nous n’accomplissons pas cette démarche, nous accusons autrui pour nous innocenter en vain, donc nous ne pouvons pas sortir du ressentiment. Or la postulation chrétienne affirme qu’il y a une autre façon de vivre: <<Celui qui pardonne est toujours heureux>> dit François.

Ce pape qui vient d’Amérique du sud n’est il pas en décalage, comme pouvait l’être à sa manière, pour d’autres raisons, Jean-Paul II , le pape de l’Est ?

Le décalage ne vient pas de son lieu d’origine, mais de l’origine de l’église, qui n’a de sens ou de rôle, qu’en faisant une différence avec le reste de nos sociétés. Car si François ranime un discours traditionnel de l’église sur la pauvreté, celle ci reste aussi une catégorie théologique. Au fond j’espère qu’il est un peu décalé, parce que nous avons des mauvaises habitudes à perdre, le conservatisme du relativisme, l’autosatisfaction de ne rien croire.

Mais à la morale chrétienne, le ministre de l’éducation nationale, Vincent Peillon,  oppose la morale laïque comme véritable modèle. Des cours ont été institués dans les écoles de la république.

Nous ne sommes plus en 1880, où une morale commune restait en vigueur. Il me paraît bien optimiste d’assumer la même chose aujourd’hui. Une morale civique à l’école ? <<La première fois c’est une tragédie, la deuxième fois une comédie >> Espérons que cette comédie ne se révélera pas trop dangereuse. Il vaut mieux que les instances  politiques ne sortent pas de leur domaine, où elles ont déjà tant de mal à faire leur travail, pour s’emparer d’instances qui les dépassent de beaucoup..

Qui ne peut le moins ne devrait pas revendiquer le plus .

La démission inédite de Benoît XVI crée-t-elle  des dificultés  particulières à son successeur ?

Cette démission reste un geste admirable, que le nouveau pape a aussitôt expliqué avec toute la clarté nécessaire : le chef de l’église, c’est le Christ, pas le pape. Cela n’empêchera pas François de devoir modifier la gouvernance de cette église toujours à réformer. Mais il faut comprendre que l’église n’a pas l’église pour but, mais l’annonce que le royaume de Dieu se trouve parmi nous, bref de sortir les hommes de leur haine de soi, projet plus ambitieux et intéressant  à la fois. Je n’ai pas de doute sur  sa capacité à mettre en marche l’église, sans autre autorité que l’exemple. Car dit il <<Un évêque comme tout dirigeant, sitôt qu’il invoque l’argument d’autorité, c’est qu’il n’a plus d’autorité.

Peut il vraiment rester en phase avec ses contemporains ? Ne risque-il-pas de susciter le rejet, comme certains de ses prédécesseurs ?

D’abord je ne suis pas inquiet: quelqu’un qui cite Hölderlin, aime la Crucifiction blanche de Chagal, fait l’éloge de Haendel, et cite si souvent les pères des premiers siècles, ne peut pas être foncièrement mauvais. Mais le pape a-t-il, les chrétiens ont ils à rester en “phase” avec le monde ?

En un sens évidemment; en un autre , surtout pas. Pas plus que le Christ lui même ! Les chrétiens ont à dire ce qu’ils ont reçu et à le mettre en pratique; quand à le faire accepter cela ne dépend pas d’eux. Ils se trouvent dans le monde, mais n’en garde pas moins un mode de vie, une citoyenneté particulière, paradoxale même, qui obéit aux lois de la charité, non pas à la logique du monde. Ils sont à la fois dedans et à part. Il y a d’autres lois que celles de la cité, même si cela ne veut pas dire qu’ils s’opposent à elles. Par exemple pour le dire encore avec François <<Seul ce qui est donné n’est pas perdu. >> Le don contre l’autoaffirmation de la volonté.

Cet environnement postmoderne, tel que vous le décrivez, ne menace-t-il pas à terme, l’existence du christianisme ?

Le christianisme va très bien, car ses ressources, à savoir l’Esprit du Chist, sont irrépressibles. La réussite ne se mesure pas au nombre des troupes; que les chrétiens restent minoritaires n’est pas en soi une catastrophe. Apparemment, ce fut même le cas pour Jésus. C’est plutôt la position égémonique qui entraîne des dangers.

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Date de dernière mise à jour : 07/08/2013

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