Le "véridique" récit de la genèse !

Le venin de la faute venait d'entrer dans les cœurs

1 - La pomme

Il était une fois un paradis dont la construction remontait au temps où l'esprit planait sur les eaux. L'eau a fini par s'évaporer. C'est pourquoi les anges ont des ailes, sinon ils auraient des nageoires.

Une terre est alors apparue.

Les plantes et les animaux y prospéraient dans une harmonie qui réjouissait la vue et la logique: petits soleils terrestres, melons mamelus et potirons bien ronds s'arrimaient au sol par de mignonnes vrilles, tandis que les prunes et les cerises se balançaient dans les hauteurs et piquetaient l'azur de taches écarlates. Tous les animaux cohabitaient fraternellement: la souris tirait les moustaches du chat, le loup et l'agneau se désaltéraient côte à côte le long d'une onde claire et l'éléphant soulevait très haut ses grosses pattes afin que les lézards qui paressaient au soleil eussent le temps de se réveiller et de se mettre à l'abri.

Un jour, l'esprit chagrin et pisse-vinaigre qui administrait le verger décida de mettre de l'ordre dans cette luxuriance brouillonne et bon enfant. Ce coquin tendit un piège à deux bêtas qui baguenaudaient dans la clairière. Il brandit sous leur nez un fruit appétissant, mais il leur interdit d'y toucher.

Ce qui devait arriver arriva. Les deux Tantales tournicotèrent autour de l'arbre avant d'attraper une pomme et de s'en délecter.

Jean-Joseph Thorelle (1806-1889), Adam et Ève au paradis terrestre

Hélas! Ce fruit avait bien la forme d'une pomme, la couleur d'une pomme, l'odeur d'une pomme, mais ce n'était pas une pomme. Simulacre de pomme et pomme en trompe-l'œil, elle cachait des pépins de pierre et de fiel. Impossible de la digérer. Les deux gloutons sautaient d'un pied sur l'autre dans l'espoir d'accélérer le transit du fruit défendu, mais rien n'y faisait, la pomme leur restait sur l'estomac.

Adam toisa d'un œil noir la chair de sa chair et pointa un index accusateur dans sa direction. N'avait-elle pas versé dans son oreille innocente des mots plus doux que le miel? Goutte à goutte, le poison de la convoitise s'était répandu dans ses veines et avait embrasé son cerveau et ses sens. Comme il s'en voulait de ne s'être pas bouché les oreilles lorsque les sirènes du désir lui vantaient la succulence du fruit et l'enivraient de promesses de jouissances inouïes!

Le mangeur de pomme regrettait amèrement d'avoir souhaité une compagne et d'avoir sacrifié une de ses côtes.

Eva, vexée, se rebiffa. Moins geignarde, mais l'estomac tout aussi barbouillé, elle refusa de servir de bouc émissaire. La pomme, ne l'avaient-ils pas savourée ensemble? Elle railla sa couardise. Avec une moue méprisante, elle lui tourna le dos et cria à la cantonade sur un ton de défi: Blablabla ! Le cœur ne doit pas s'émouvoir ! Si tous ceux qui dégustent des pommes sont dignes de l'enfer, demain le paradis sera nu et désert.

Parole prémonitoire.

Néanmoins, elle chercha, elle aussi, un coupable. Pas de doute, la fautive, c'était la couleuvre dont le manteau moiré étincelait au soleil.

Lové sur une pierre plate au pied du pommier, le reptile surveillait le monde de sa pupille elliptique. Zébrant l'espace, une fine et longue langue bifide jaillissait de sa mâchoire élastique alors que la calotte transparente de sa paupière clignotait sur un œil grand ouvert et semblait narguer les deux empotés.

Eva se souvint que la perverse lui avait susurré des confidences friponnes remplies d'allusions grisantes. Fi! la perfide! Pas de doute, elle était au parfum ! Elle savait que cette pomme était un appât et que le rusé propriétaire de l'arbre avait conçu un stratagème diabolique afin de tester leur obéissance et leur gourmandise pour les mignardises.

Dérangée dans sa sieste par les criailleries du couple, la couleuvre s'étira, ondula, roula sur elle-même et s'installa quelques mètres plus loin, indifférente à leurs récriminations et à leurs gémissements.

Hélas, cette pomme était bien un poison.

Le venin de la faute venait d'entrer dans les cœurs, dans les corps et dans les cerveaux. Il se mit à courir dans les veines et à corrompre les esprits.

Ce n'était là que le hors-d'œuvre des malheurs qui guettaient les deux bêtas. Une punition dont ils se souviennent encore avec des pleurs et des grincements de dents les cueillit en pleine scène de ménage. Ni eux, ni leurs descendants ne sont près d'oublier la fessée sidérale qu'ils reçurent alors.

Furibond, le jardinier divin avait saisi un gros balai de paille de riz et d'un geste auguste, il avait éjecté de l'Eden les deux écervelés.

Michel Ange (1475-1564), Adam et Eve chassés du paradis

Sans pitié ni pardon pour les créatures innocentes qui broutaient l'herbette et se nourrissaient de glands ou de bougeons, il expulsa du verger tous les animaux à plumes ou à poils qui n'y étaient pourtant pour rien dans cette histoire de pomme. A-t-on jamais vu un lion ou un tigre manger des pommes?

Après avoir nettoyé l'azur des oiseaux grands et petits, des hannetons, des mouches, des moustiques, des papillons, des libellules, des sauterelles, des fourmis, des abeilles, des guêpes, des limaces et tutti quanti, la bonne humeur du sadique maître des cieux était revenue et il s'était frotté les mains, satisfait du ménage de printemps auquel il venait de se livrer.

Il était enfin seul dans un azur astiqué et désert.

Dépeuplé, le paradis était devenu lugubre. Plus le moindre crissement d'élytre, plus de gazouillis dans les sous-bois. Plus aucun son, plus aucun signe de vie. Dans le vide sidéral et un silence de mort, le braiment d'un âne aurait semblé une mélodie délicieuse.

Or, même pour un monarque tout puissant, vivre seul est un supplice. Très vite il s'ennuya et se chercha des distractions.

 

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