Et Jésus pleura

"Cette homélie provient du site: lhomeliedudimanche.fr"

Et Jésus pleura…

 Homélie du 5° dimanche de carême / Année A

06/04/2014

 Un texte d’obsèques

Ce passage où Jésus réveille celui qu'il aime du sommeil de la mort est très souvent choisi par les familles pour les obsèques de leurs proches. Beaucoup de non pratiquants le repèrent très vite dans la sélection de textes bibliques qui leur est proposée. Quand on leur demande pourquoi, ils répondent, sans avoir les mots : parce que Jésus a pleuré devant la mort de son ami, parce qu'il est plein d'humanité, parce que lui aussi est touché par le chagrin... D'instinct, ils reconnaissent en Jésus un compagnon de route qui a connu comme eux la peine de la séparation. Le voir pleurer dans cet évangile les rassure sur leurs propres larmes, et laisse pressentir que pleurer peut avoir un sens, puisque Jésus lui-même l'a fait.

 

 

 

Les larmes uniques du Christ

Il n'y a que deux passages dans tout le Nouveau Testament où l'on voit Jésus pleurer : ici devant le tombeau de Lazare, et ailleurs devant et sur la ville de Jérusalem (Lc 19,41).

Mais le verbe utilisé n'est pas le même. Ici c'est un hapax = un terme utilisé une fois et une seule dans toute la Bible. Il s’agit ici d’une phrase des plus courtes de l’Écriture sainte, mais aussi des plus riches en contenu : « Jésus pleura » (Jn 11,35). Lorsqu’il s’agit des pleurs de Marie et des Juifs (Jn 11,31.33), Jean utilise le terme grec« klaio » qui évoque l’expression à haute voix d’une douleur, à la manière des pleureuses qui accompagnaient les cortèges funèbres. Par contre, quand il décrit l’attitude de Jésus face au tombeau de son ami Lazare, il utilise un terme qu’on ne trouve qu’une fois – ici - dans le Nouveau Testament : le verbe grec « dakruó », qui signifie « verser des larmes »silencieusement. En outre, il utilise une forme verbale qu’on appelle l’aoriste, décrivant le début d’un état qui dure.

Ainsi on pourrait traduire : « Jésus laissa couler ses larmes… », en suggérant que ce moment a duré longtemps, sans retenue.

 Ce ne sont donc pas des larmes sentimentales, ni des larmes de pleureuses.

Elles ne sont pas pathologiques, au sens où l'émotion produit parfois des crises de larmes comme un réflexe nerveux.

Elles ne sont pas démonstratives, au sens où il faudrait montrer bruyamment et publiquement son chagrin comme c'était de convenance au XIX° siècle.

Non : ce sont des pleurs qui coulent abondamment, en silence, à la manière d'un barrage qui déborde doucement.

Bien sûr il y avait dans ces larmes tout l'amour que Jésus portait pour Lazare.

Bien sûr, elles portaient le chagrin devant la mort, et la vulnérabilité devant la faille qu'elle représente dans la condition humaine.

Mais si Jésus pleure d'une manière unique, c'est parce que ses larmes conduisent à la vie et non pas à la tristesse, à la résurrection et non pas à la dépression.

Lui seul est capable de faire sortir ce corps hors du tombeau :« Lazare, sors ! »

Lui seul a le pouvoir de conjurer la puanteur de quatre jours pour l’éveiller au parfum de la vie.

Lui seul peut rendre à Lazare sa vraie liberté : « déliez-le et laissez-le aller ».

 Pleurer à la manière du Christ

Il s'agit alors pour nous d'apprendre à pleurer à la manière du Christ.

Pas seulement en étant touché qu'il pleure comme nous, mais en lui demandant de pleurer comme lui.

 Jésus « frémit » devant l’injustice de la mort, il ne s'y résigne pas, il la combat. Ses pleurs signent son engagement pour restaurer la dignité de tout homme. S'il ne retient pas sa révolte intérieure, c'est pour relever le défi pour lequel il a été envoyé : vaincre la mort dans un combat sans merci.

Voilà les larmes du Christ devant Lazare inanimé.

Voilà nos propres larmes si elles refusent le sentimentalisme pour devenir notre engagement à la suite du Christ : combattre toute forme d'injustice en nous appuyant sur la victoire du Christ sur la mort.

 Pleurer sur Jérusalem

Le second et dernier passage où il est rapporté que Jésus a pleuré se situe devant Jérusalem : « et quand il fut proche, voyant la ville, il pleura sur elle » (Lc 19,41). Ici aussi est utilisé l’aoriste, mais avec le premier verbe (klaio), de sorte que le sens de ce passage est : « Il éclata en pleurs (de façon audible) sur elle ».

 Pleurer sur Jérusalem rejoint alors nos détresses humaines.

Jésus se désole du refus que cette ville lui oppose ; il se lamente sur les conséquences que cette exclusion va entraîner pour elle ; il est bouleversé de constater que « l'amour n'est pas aimé » selon le cri de saint François d'Assise parcourant les terres d’Ombrie...

 C’est à l’éloge de la vulnérabilité que ces pleurs de Jésus sur Jérusalem nous invitent. Pleurer, c’est être accepter d’être touché, blessé.

Comme également Pierre - saint Pierre ! - a pleuré amèrement sur sa trahison (Lc 22,62).

Ou comme Rachel a pleuré ses enfants massacrés par les ennemis d’Israël (Mt 2, 18 – Jn 31, 15).

Ou comme Marie Madeleine lavait de ses larmes les pieds de Jésus (Lc 7,36-50) ...

 Celui qui ne pleure jamais est-il vraiment humain ?

On devine que la dureté du cœur peut empêcher de pleurer.

On pressent que la sécheresse des yeux peut venir des boucliers et des cuirasses dont quelqu’un a été obligé de se barder dans son histoire pour ne pas trop souffrir.

Mais Dieu que les larmes font du bien lorsqu’elles coulent par amour !

Comme les vannes d’un barrage qu’on libère et dont les eaux deviennent source d’énergie…
À tel point que le « don des larmes » est devenu un charisme attribué à l’Esprit Saint : laisser enfin couler hors de soi ce que l’on s’épuisait à accumuler et à contenir sans rien dire, sans rien exprimer…


Entre silence et langage coulent nos larmes…

 Elles traversent le corps de l’homme en prière, et plusieurs parmi vous pourraient témoigner de ces instants de grâce où la prière nous fait littéralement fondre en larmes. C’est un bouleversement de tout notre être, qui peut devenir une étape de la vie spirituelle. C’est comme un nouveau baptême « baigné de larmes », une « ablution intérieure »(Guigues II le Chartreux, XII° siècle).

Larmes de joie ou de compassion, elles nous revêtent d’une grâce purificatrice.
Pendant des siècles, des chrétiens ont recherché, désiré, imploré ce don de larmes aujourd’hui un peu oublié. De Ste Monique à Ste Catherine de Sienne, des Pères du Désert des premiers siècles aux effusions de l’Esprit aujourd’hui, c’est la même promesse des Béatitudes qui s’accomplit : « heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés » (Mt 5,5).

C’est un chemin de sainteté.


Refuser de pleurer, ce serait devenir dur comme la pierre, avoir le cœur sec comme un désert (et même le désert contient des sources cachées...).

Ce serait finalement se haïr soi-même, puisqu’il serait alors impossible de consentir à sa faiblesse.

Mais l’énergie interne des larmes est également une énergie profondément jubilatoire : « Joie, joie, pleurs de joie » écrivait Pascal à la hâte dans ses ‘Pensées’.

« Pascal ne profère pas la foi au début de sa conversion : il la pleure.
Seules les larmes possèdent cette intelligence du cœur pour témoigner de l’extase mystique. Elles n’expliquent rien parce qu’elles ne savent rien. Nous ne comprenons pas pourquoi nous pleurons, car nous pleurons quand, précisément, nous cessons de comprendre. Le sens de la vraie larme est de nous surprendre au-delà de nos logiques »

Jean-Loup CHARVET,L’éloquence des larmes, DDB, 2000, p. 85.


« Bienheureux ceux qui pleurent … »


Pour quoi, pour qui, coulent vos larmes ?


Acceptez-vous d’entendre l’appel du Christ à laisser jaillir de vous de vraies larmes de compassion, de pénitence ou de joie ?

Consentez-vous à cette « hémorragie lumineuse de l’âme » (JL Charvet), à cette « rosée de l’être » où nous renaissons à l’amour véritable ?


« Jésus laissa couler ses larmes… »

 Qu’il nous apprenne aujourd’hui à pleurer avec cette intensité qui nous engage tout entier…

 

Père saint, garde-les dans ton nom que tu m'as donné, 
pour qu'ils soient un comme nous
 
 
Évangile selon saint Jean, chapitre 17, verset 11
 
  La méditation

Tour à tour pharisiens, aveugles lucides ou distants voisins, bien-pensant et mal-aimant, mal-aimés et méjugeant … divisés en nous-même et entre nous, qui, pour nous pacifier, qui, pour nous communier ?
Un seul nom qui sauve : Jésus, « il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés. » (*) Jésus : par lui, le Salut, avec lui, mon amour, en lui, notre espérance. Jésus : en sa croix toutes nos croix, en sa Vie toutes nos vies. Jésus par l'Esprit de qui nous devenons capables de notre croix, et pouvons aider tel à porter la sienne. Un seul chemin à suivre : Jésus, « le chemin et la vérité et la vie » (**), chemin qui nous précède, nous enserre et devance. Jésus, chemin dont la grandeur est de tourner nos regards vers celle de son Père. Jésus, dont la croix glorieuse, plantée au centre du temps et de l'espace et en avant de nous, entraîne tout à sa suite, pour nous unir au Père : « une fois élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi. » (***) Chemin de croix que celui-là, et chemin de Résurrection.
Une seule vérité, un seul lieu commun : Jésus, le Verbe fait chair, tête de l'Église visible et invisible qui appelle sur le monde, profonde et durable, la Paix de Dieu.


* Livre des Actes des Apôtres, chapitre 4, verset 12 
** Évangile selon saint Jean, chapitre 14, verset 6 
*** Évangile selon saint Jean, chapitre 12, verset 32

Marthe dit à Jésus : « Tu es le Fils de Dieu, 
celui qui vient dans le monde »
 
 
Évangile selon saint Jean, chapitre 11, verset 27
 
  La méditation

J’aime poser une question aux gens : « Y a-t-il quelque chose de commun entre Dieu et les hommes ? » D’aucuns répondent : rien. D’autres évoquent la liberté, l’amour. En réalité, toute personne, indépendamment de sa race et de sa religion, a en commun avec Dieu son humanité. Par l’Incarnation, le Fils de Dieu s’est uni en quelque sorte à tout homme. Sainte Catherine de Sienne voyait en Jésus « le pont » qui relie l’humanité à Dieu. Ressuscité d’entre les morts la nuit pascale, Jésus n’a pas lâché son humanité mais il l’a transformée.
Au cœur de la Trinité, sainte et bienheureuse, resplendit l’humanité de Jésus-Christ, annonce de la glorification de notre propre humanité. Le bienheureux pape Jean-Paul II avait repris une belle formule venant des chrétiens d’Amérique :
« Jésus-Christ est le visage humain de Dieu et le visage divin de l’homme. » Dieu, personne ne l’a jamais vu, son Fils unique, Jésus le Christ, nous conduit à le connaître. (*) C’est cette humanité commune au Fils de Dieu et à chacun d’entre nous qui fonde la dignité sacrée de l’homme. Plutôt que de relever les différences entre les cultures, les races et les religions, nous avons à mettre en lumière notre commune humanité avec Dieu.Seigneur Jésus, fais que je voie en chaque homme, en chaque femme, en tout enfant, la splendeur de cette humanité qui est la tienne et que tu aimes

 

Nous interprétons souvent notre existence avec des « si ». « Si » j’étais né dans une autre famille je ne serais pas là où je me trouve maintenant. « Si » j’avais été davantage soutenu dans mon travail j’aurais réussi au lieu de sombrer dans l’échec. « Si » j’avais eu un autre curé j’aurais fait des progrès spirituels. Si, si, si…
Avec cette mentalité, nous risquons fort de ressasser des pensées négatives et paralysantes au point de nous considérer comme des victimes qui attendent passivement leur revanche. 
Nos « si » conditionnels nous rappellent des « si » de l’Évangile. Dans l’Évangile de la résurrection de Lazare, Marthe et Marie s’adressent à leur ami avec des « si » : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » Jésus y répond non pas avec un « si » géographique mais avec le « si » de la foi : « Ne t’ai-je pas dit que si tu crois tu verras la gloire de Dieu ? »
En réalité, les grandes œuvres s’accomplissent dans la contradiction. Saint François d’Assise a composé son Cantique des créatures alors qu’il était devenu aveugle. Beethoven, devenu sourd, a créé sa Neuvième Symphonie. Saint Jean de la Croix, enfermé dans la prison d’un carmel, a laissé jaillir de son âme de sublimes enseignements sur l’union mystique avec Dieu.
Seigneur Jésus, libère-moi des « si » qui m’empêchent d’accomplir ce que je pourrais faire par l’énergie de ton Esprit Saint !.

Ajouter un commentaire
 

Date de dernière mise à jour : 11/10/2014

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×