Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite

C’est la première fois que je le remarque !

Pourtant j’ai bien du lire ce texte d’évangile de Marc des dizaines de fois, mais cette semaine, en méditant ce récit, cela m’a sauté aux yeux : Jésus donne le pain en livrant immédiatement sa signification (« prenez, ceci est mon corps »), alors qu’il donne la coupe, attend qu’ils en boivent tous etaprès seulement leur livre la clé : « ceci est mon sang, le sang de l’Alliance… ».

Boire d’abord, vivre après, comprendre ensuite dans Communauté spirituelle 

Petit détail, me direz-vous ! C’est vrai. Et pourtant, comme tous les détails, il fait sens.

À y réfléchir en effet, le Christ nous fait souvent faire des choses que nous ne pouvons pas comprendre sur le moment, mais qui s’éclairent après…

Pensez à telle décision professionnelle, à tel événement familial, à telle sollicitation d’un ami ou d’une association etc.

Là c’est flagrant : il est inconcevable pour un Juif de boire du sang, car le sang c’est la vie, et la vie appartient à Dieu. D’où les interdits alimentaires qui régissent encore aujourd’hui la cuisine juive casher (et la cuisine musulmane hallal également) : pas de boudin ! pas de sauce mélangeant du sang et du vin… (cf. Dt 12, 23-35). Boire du sang est « péché » comme diraient les musulmans aujourd’hui !


La 1ère lecture du rite de l’Alliance par Moïse nous a bien décrit comment le sang devait être retiré de la victime pour en asperger l’autel et le peuple, réunis ainsi en une alliance de sang. Être aspergé avec du sang, oui, mais le boire pour un Juif, c’est inconcevable ! C’est même un blasphème : car le sang appartient à Dieu, c’est la vie qui vient de Dieu. Le boire, c’est donc affirmer que la vie de Dieu coule dans nos veines : blasphème… L’eucharistie chrétienne accomplit ce blasphème jusqu’à l’extrême : en buvant au calice, c’est la vie même de Dieu-Trinité qui coule dans nos veines, nous devenons frères de sang avec lui, nous devenons Dieu…

 boire dans Communauté spirituelleLe sang de l’agneau pascal, qui était étalé sur les linteaux des portes des maisons des hébreux pour l’Exode, n’est désormais plus apposé à l’extérieur, mais bien à l’intérieur, au plus intime de nous-mêmes, par l’acte de boire à la coupe : c’est cette consanguinité entre Dieu et l’homme qui est en jeu dans l’eucharistie.

Souvenons-nous que pour les romains, les chrétiens des premiers siècles étaient des païens, puisqu’ils refusaient d’adorer l’empereur et les dieux ; alors que pour les juifs ils étaient des blasphémateurs, puisqu’ils osaient affirmer la communion entre Dieu et l’homme. Les caricaturistes de Charlie Hebdo savent bien que les accusations de blasphème sont dangereuses…

 

Jésus est donc obligé de prendre ses disciples par surprise, pour contourner leur opposition à ce geste.« Buvez, vous comprendrez après ». Comme pour le lavement des pieds, auquel Pierre voudra s’opposer; et Jésus lui dit : « tu comprendras plus tard… »
Pour la coupe, Jésus leur donne cette explication énigmatique qui ne s’éclairera que dans sa Passion et sur la Croix : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, répandu pour la multitude ». D’ailleurs, pour qu’ils ne restent pas là à discuter indéfiniment de la signification de la coupe de vin de l’eucharistie, il les entraîne aussitôt vers l’eucharistie en actes qui va suivre : « après le chant d’action de grâce, ils partirent pour le mont des oliviers », c’est-à-dire vers la Passion et la mort sanglante.

 Deux pistes pour continuer cette semaine à méditer sur ce « détail » de la coupe bue d’abord puis parlée ensuite :

- Je n’ai pas besoin de tout comprendre de l’eucharistie pour me laisser porter par elle.

Il s’agit d’abord d’une expérience : manger pour faire corps avec le Christ, boire ses paroles et sa vie. Les interprétations viendront après : l’initiation à l’eucharistie se fait plus souvent par osmose que par explication, par capillarité (les chants, l’orgue, la fraternité, le silence, la joie…) plus que par démonstration théorique. Il s’agit de se laisser saisir par la liturgie de la messe, et de laisser l’Esprit du Christ nous enivrer à travers elle. Les mots viendront après. Se laisser ainsi porter par l’eucharistie (au lieu de la supporter…) permet ensuite de se laisser porter par le Christ pour aller là où je n’aurai jamais pensé aller. À l’image des disciples étonnés découvrant qu’ils viennent de boire le sang de l’alliance, nous pouvons peut-être découvrir que telle grande joie, telle grande épreuve sont en fait les signes d’une alliance extraordinaire entre Dieu et nous.

 

- Mais il faut du temps pour cela… C’est la 2° piste: il faut que la coupe de l’Alliance nous fasse partir nous aussi vers le Mont des oliviers, sitôt la messe finie.
Autrement dit : communier au Corps et au Sang du Christ le Dimanche ne s’éclaire que dans la passion vécue avec le Christ « pour la multitude »d’aujourd’hui.

 comprendre 

Osons-nous croire assez à cette vérité permanente du mystère pascal qui est le cœur de la liturgie eucharistique et de tous les sacrements ? Dans le Christ vivant, le cœur de l’Eucharistie, c’est la victoire de l’Amour de Dieu sur le mal et la violence du monde. En sorte que « seul célèbre vraiment l’Eucharistie celui qui l’achève dans le service divin de tous les jours qu’est l’amour fraternel » (Joseph Ratzinger, le nouveau peuple de Dieu, Paris, 1971, p. 17).

Rappelez-vous saint Paul, pour qui le véritable culte eucharistique est justement l’offrande de soi : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu: c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre. (Rm 12,1) ».  

 Nous étions partis du sang de la coupe et nous voici arrivés au service divin de tous les jours qu’est l’amour fraternel, au travail comme en famille…

 Quel est le donc votre Mont des oliviers auquel votre communion eucharistique vous envoie ?

Quelle coupe accepterez-vous de boire, même sans comprendre sur l’instant, pour que l’Alliance soit vraiment offerte à la multitude ?

Ne communiez pas machinalement, surtout aujourd’hui en cette fête du Corps et du Sang du Christ. Approchez-vous du pain rompu, approchez-vous de la coupe en désirant de tout votre être ne plus vous appartenir, jusqu’à devenir ensemble une vraie nourriture et une vraie boisson pour la multitude…

 
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