La barre de fraction de la foi

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La barre de fraction de la foi

 

Homélie du 4° dimanche de Carême / Année A
30/03/2014

 

Le père fondateur de la linguistique, Ferdinand de Saussure, a posé une distinction fondamentale qui pourrait bien nourrir l'interprétation de notre évangile de l’aveugle-né .

Signifie-signifiant.jpgIl distingue le signifiant (S) du signifié (s).

Le signifiant, c'est la chose physique, par exemple une pierre en anthropologie, ou un son humain en linguistique. Le signifié, c'est la signification que nous lui attachons : une tombe pour la pierre lorsqu'il s'agit de cultes funéraires anciens, un mot pour un son humain. Cette signification dépend du contexte, de la culture, de l'histoire de celui qui perçoit le signe. Par exemple, un espagnol entendra le signifié oui là où un anglais entendra la mer (sea) à travers le son si. Le génie de Ferdinand de Saussure a été de placer une barre de fraction entre le signifiant et le signifié pour évoquer le travail que fait le langage humain. Le signe du langage est constitué du rapport s/S. C'est le propre de l'humain, dans le langage, d'associer un signifié à un signifiant.

« Nous n'évoluons pas dans un monde de signifiants purs, sinon nous serions des pierres, des blocs de granit par exemple. Nous ne sommes pas non plus dans un monde de signifiés purs, sinon nous serions des abstractions sans chair, des vérités mathématiques par exemple. Non, nous circulons, nous nous mouvons précisément entre signifiant et signifié. C'est pourquoi la barre de la fraction s/S mérite d'être considérée comme le lieu électif de la conscience humaine. »
Philosophie Magazine n° 72, mars 2014, page 37.

 

Or que se passe-t-il dans l'évangile de l’aveugle-né ?

On peut repérer 5 attitudes en réaction à cette guérison étonnante.
Examinons comment un même évènement peut donner lieu à autant d'interprétations, à autant de rapports s/S différents.

 1. Nier l'évidence

Des juifs ne veulent pas reconnaître les faits, ils s'obstinent à nier l'évidence. Car ils ont peur des conclusions inévitables auxquels ils seraient entraînés : si cet ancien aveugle voit, c'est que Jésus agit au nom de Dieu, dont il est donc l'envoyé (= Siloé). Mieux vaut noyer le poisson en essayant de susciter des témoignages contradictoires.

 Cela rappelle l'aveuglement volontaire des communistes français devant le goulag et la misère soviétique : bilan « globalement positif » osait dire Georges Marchais en revenant d'URSS…

 

 2. Travestir le réel

Des voisins eux aussi veulent nier le signifiant, en suggérant que ce n'est pas lui, mais quelqu'un qui lui ressemble qui a été guéri.

 Cela rappelle l’étrange position du Coran au sujet de la crucifixion de Jésus : ce ne serait pas lui, mais quelqu'un qui lui ressemble qui aurait été crucifié, car un prophète ne peut pas terminer aussi lamentablement, abandonné de Dieu…

 

 2. S’en laver les mains

Les parents de l’aveugle-né quant à eux butent sur la menace de persécution à laquelle ils s'exposeraient s’ils posaient la barre de fraction entre la guérison de leur fils et l'identité de Jésus. Ils préfèrent ne pas voir, s'aveugler eux-mêmes sur la réalité de ce qui s'est passé, en se défaussant sur la responsabilité adulte de leur enfant (« il est assez grand, interrogez-le ! »).

Ils se lavent les mains de l'action où leur fils s'est lavé les yeux...

 Cela rappelle l’indifférence actuelle de tant d’européens au sujet de l’existence de Dieu ou de la vie après la mort. Question inintéressante, répondent-ils en substance : seule compte à nos yeux nos conditions de vie actuelle qu’il faut améliorer.

 

3. Le conflit des interprétations

Certains pharisiens, quant à eux, acceptent le signifiant, contraints et forcés : cet homme voit, c'est certain. Ils essaient bien de mettre en doute la réalité de ce signifiant, en prétendant que peut-être cet homme faisait semblant – avant - d'être aveugle pour mendier, ou qu'il n'est pas né comme cela etc. Mais les faits sont têtus et très vite ils sont obligés de se prononcer sur la fameuse barre de fraction à poser entre s et S.

Que veut dire cette guérison ? Lui attribuer une origine divine entre en conflit avec un autre signifiant : le jour du sabbat. Dans le conflit des interprétations qui surgit de là, ces pharisiens choisissent l'une au détriment de l'autre, au lieu de les intégrer toutes deux dans une interprétation plus haute (« le Fils de l'homme est maître du sabbat »). Ce faisant, ils se privent de connaître vraiment l'identité de Jésus : « nous ne savons pas d'où il est ».

 Cela rappelle les étranges justifications de l'apartheid par certaines Églises d'Afrique du Sud, ou de l'esclavage par certaines Églises américaines au XIX° siècle. Elles s’appuyaient sur une lecture littérale de certains passages de l’Ancien Testament pour justifier leur domination coloniale, contre d’autres passages du Nouveau Testament manifestement en faveur de l’égalité de tous…

 

 4. L’interrogation ouverte

D'autres pharisiens sont plus respectueux des faits, et posent d’autres barres de fraction sur ce qui s'est passé. « Comment un homme pécheur pourrait y accomplir des signes pareils ? » Ils devinent que le signe posé renvoie à une identité inconcevable et pourtant manifeste : Jésus se révèle Dieu-en-action lorsque avec de la boue et de la salive il recrée cette aveugle-né pour une vie nouvelle.

Respectueux du réel, ils ont la droiture de rester interrogatifs, en attente.

 

Cela rappelle l'agnosticisme respectueux et ouvert de tant de philosophes d'hier et d'aujourd'hui. Leur questionnement, même et surtout sans réponse, est essentiel à la purification de la foi des chrétiens.

 

 

 

5. Le cheminement de l'interprétation

Le principal intéressé se rend à l'évidence (S) : il était aveugle, maintenant il voit. Au début il n’arrive pas attribuer de signification à cette observation des faits (S). Ce n'est que progressivement, dans son dialogue avec Jésus et avec les autres, qu’il  est conduit à reconnaître l'action d'abord d'un maître qui a des disciples, puis d'un prophète, qui vient de Dieu, puis du Fils de l'homme, qu'il appelle finalement Seigneur (s).

 C'est l'illumination progressive des catéchumènes qui découvrent dans l'initiation chrétienne qui est vraiment le Christ pour eux. C'est notre propre cheminement, lorsque, d'événement en événement, nous découvrons quelle est « la largeur, la  hauteur, la profondeur de l'amour du Christ pour nous ».

 6. La barre de fraction

Ces 5 attitudes sont toujours les nôtres face aux signes qui jalonnent notre existence. Nous butons sur des faits (S) ; ils s'imposent à nous, et nous cherchons le coup de barre qui mettrait notre navire sur une route nous permettant d'intégrer ces événements dans un signifié plus large (s/S).

La foi chrétienne relève de cet art du pilotage qui consiste à placer la barre de fraction de telle manière que le rapport s/S soit pleinement humanisant.

La foi est un langage qui décrypte l'histoire et l'univers dans un dialogue avec Dieu / avec les autres, où ce qui arrive est mis en relation avec ce que cela signifie, de manière à progresser vers une conscience plus humaine, plus divine.

 S peut prendre la figure d'une grande joie, ou d'une grande épreuve ; s n'existe pas indépendamment du rapport qu'il entretient avec S, et c’est un sacré travail de déchiffrement, de discernement spirituel que de poser la barre de fraction de manière juste, ajustée au réel.

 Les tenants du signifié pur sont de dangereux idéologues.

Les absolutistes du signifiant seul sont de redoutables matérialistes.

La foi chrétienne pose entre les deux la barre de fraction de l'interprétation (c'est-à-dire de l'herméneutique).

 

En suivant l'itinéraire intérieur de l'aveugle-né réfléchissant et dialoguant sur ce qui est arrivé, chacun de nous est invité à découvrir la (les) signification(s) des événements de sa propre existence.

De quoi nourrir une retraite intime de carême...

 

Qui de lui ou de ses parents a péché pour qu'il naisse aveugle ?  
 
Évangile selon saint Jean, chapitre 9, verset 2
 
  La méditation

Et ça cancane, et ça jacasse et ça bavasse sur la place du marché et au café du Temple, jusque dans la salle du Trésor, ou dans les ruelles voisines, pieuses dames, bons bourgeois et saints clercs de Jérusalem : « vous savez, l'aveugle, celui qui fait la manche ? … Ce n'est pas possible, ce doit être un autre … oui, un sosie. » Notre homme a beau protester : « c'est bien moi ! » On va quand même demander aux parents, parce que, tout de même, lui qui ne s'est jamais vu, comment pourrait-il se reconnaître ? Il aurait le mauvais goût, en plus, d'avoir un avis sur qui l'a guéri : un prophète ! Qu'est-ce qu'il e n sait, des prophètes ? On en a suffisamment tué, des prophètes, pour savoir les reconnaître. Et le bavardage s'enfle, la rumeur d'un scandale.
Il avait sa place, on l'y tolérait, ce mendiant, dehors le Temple, dehors nos cercles. Et on murmurait derrière lui, comme s'il ne pouvait pas entendre, on soupçonnait son péché, on imaginait celui de ses parents, l'obscure hérédité. Mais à présent, il voit ; pire : il parle ! Jésus ne lui a pas seulement donné des yeux qui voient, il lui a aussi délié la langue ; alors il en use, magnifique d'ironie et de liberté, confondu de reconnaissance non pour ses faux bienfaiteurs d'hier, mais pour celui-là qui seul a su le regarder et lui parler.
« Qui de lui ou de ses parents a péché, pour qu'il naisse aveugle ? Ni lui ni ses parents, mais c'est pour que soit manifeste l'œuvre de Dieu en lui. »
Dieu à l'œuvre aussi à la marge, aussi en celui à qui d'avance on a assigné son rôle et la limite à ne pas franchir, parce qu'on sait mieux que lui, parce que ce n'est pas lui qui va nous expliquer, parce qu'on a toujours fait comme ça … Qui prend vraiment au sérieux cette parole du Christ au sujet de prostituées et de publicains qui nous précèdent dans le Royaume (*) ? Ne nous a-t-on pourtant pas dit que c'était eux, les plus grands ?
Dieu à l'œuvre, qui nous prend à rebrousse-poil, qui s'attache, avec infiniment de patience, à faire vaciller nos certitudes, qui nous arrache, avec extrême douceur, à nos lieux très communs. Combien y en a-t-il, de ces lieux communs ? La question des disciples se décline, consciente ou non, dans nos vies en autant de "qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour mériter ça ?" : logique comptable qui n'est pas, qui ne sera jamais, celle du Père révélé en Jésus Christ.
Alors ? Tout au long de cette semaine, demandons au Seigneur de nous défaire de quelques-unes de nos évidences et fausses clartés. Et, si nous sommes de ces voyants aveugles qui disent "nous voyons" et dont le "péché demeure" (**), prions, pour voir : « Seigneur, éblouis-moi, aveugle-moi. »


* Évangile selon saint Matthieu, chapitre 21, verset 31
** Évangile selon saint Jean, chapitre 9, verset 41

Méditation enregistrée dans les studios de RCF-Lille

 

Il ne vient pas de Dieu, cet homme-là, 
puisqu'il ne respecte pas le jour du Sabbat.
 
 
Évangile selon saint Jean, chapitre 9, verset 16
 
  La méditation
Le long, le morne égrènement du livre de l'Ecclésiaste : « un temps pour enfanter, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher le plant, un temps pour …, un temps pour … » (*) À Jésus comme à l'aveugle, on explique très sérieusement qu'il y a des jours à miracle, et des jours sans. Et, oui, cet aveugle qui a l'indécence de se faire guérir en plein sabbat, et devant le Temple en plus ! Jésus l'aurait fait exprès, il ne s'y serait pas pris autrement. Cet aveugle, donc, il pourrait au moins rentrer dans le rang et courber la nuque ! Mais si notre homme, superbe sous l'insulte , culbute, allègre, les bienséances, c'est pour mieux tomber à genoux devant le Fils de l'homme. Parce qu'ils savent, tous deux, ô combien dans leur chair, qui est le plus grand. Alors, un temps pour tout ? dit autrement, parfois : « je commence demain ; ou je ne suis pas encore capable. » À ce compte-là, serai-je jamais capable, commencerai-je un jour ? Certes, bonne est la règle, sûr, le précepte, et la prudence, nécessaire. Mais le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat (**), et quand il y a urgence ? « C'est maintenant, le moment favorable, c'est aujourd'hui, le jour du salut. » (***) C'est maintenant que le pauvre a faim devant ta porte, que le malade attend ta visite, que tu peux donner ne serait-ce qu'un verre d'eau au plus petit de tes frères, c'est aujourd'hui que le Seigneur t'y montre son visage ; la conversion à chaque aujourd'hui recommencée, notre vie comme une suite ininterrompue de maintenant.

 

Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, 
qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive
 
 
Évangile selon saint Marc, chapitre 8, verset 4
 
  La méditation
Aveugles, nous ne voyons ni ne connaissons grand-chose, et d'abord, peut-être, nous-mêmes : et quand de chute en chute, tel événement jette une lumière plus crue, nous nous voyons, comme Adam et Ève, si nus (*), nous nous voyons si pauvres, que grande est la tentation de prendre la fuite et le masque. Mais ce que nous avons à porter, c'est une croix, la nôtre et pas une autre : chacun sa croix. Grande aussi, peut-être, la tentation de haïr ce visage à nous imprévu. Il y a la fausse lucidité de celui qui ne se paie pas de mots, qui croit trop bien savoir à qui il a affaire, la nausée au miroir.
Mais porter sa croix n'est possible qu'à celui qui s'aime, c'est-à-dire humblement, c'est-à-dire en sachant le pardon toujours offert. Notre vie, notre personne tout entière est en douleurs d'enfantements, parfois qui fléchit sous le poids de la croix. Mais notre vie, notre personne tout entière est à mesure dépouillée, libérée de tout ce qui l'entrave par le pardon de Dieu.
Chacun sa croix ? Chacun la sienne, car la porter ou non relève du libre choix de chacun. Mais croix que l'on ne peut porter que parce qu'un autre, avant nous, a porté la sienne et avec elle toutes les nôtres ; poids de notre croix dont un Simon de Cyrène, peut-être à nos côtés, saurait nous décharger un peu.
Chacun sa croix ? Chacun, surtout, sa personne et sa vie, plus capable qu'on ne veut parfois le croire d'amour, de beauté et de don ; chacun unique, chacun irremplaçable, chacun qui a du prix aux yeux du Seigneur : de relèvement en relèvement, recevoir peu à peu la grâce des grâces, l'amour de soi.
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Date de dernière mise à jour : 11/10/2014

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