Le principe de gratuité

l'homelie du dimanche un blog.fr

Le principe de gratuité

 

Homélie de la fête de la dédicace de la basilique du Latran / Année A
09/11/14

 

La foi n’est pas un trafic

Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, et du communisme en même temps, l’économie de marché semble ne plus avoir d’adversaire ni d’autre alternative crédible. Même les pays musulmans qui contestent l’Occident ne le font que grâce aux dollars que leur pétrole ou leur  gaz leur procurent. L’échange marchand s’est généralisé à tel point que même la santé, la vie intime ou le sport sont largement régis par les lois du mercato, du calcul, de la rentabilité.

Le principe de gratuité dans Communauté spirituelleLorsqu’il chasse les marchands du Temple de Jérusalem, Jésus pourtant s’oppose à l’omniprésence du marché en toutes choses. « Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic » (Jn 2, 13-22) : cet avertissement, prononcé avec violence, fouet et cordes, est à la mesure du défi. De même qu’il remettait le politique à sa juste place (« rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »), Jésus remet ici l’économique à sa juste place également. L’échange marchand est utile entre les hommes, mais complètement inadapté à la relation à Dieu. On ne peut pas marchander avec Dieu. Ce serait contredire ce qu’il est en lui-même : un amour gratuit, une gratuité amoureuse, un échange incessant sans contrepartie entre les trois personnes trinitaires. Il donne et se donne sans compter ; il gracie sans tenir compte de nos mérites (cf. le bon larron) ; il fait pleuvoir sur les justes comme sur les injustes (Mt 5,45) ; il sauve sans condition….

Vouloir introduire le calcul et le marché dans la foi, c’est nier l’identité même de Dieu, et cela déchire Jésus au plus profond de lui-même. Ce trafic dans le Temple est une violence faite à Dieu, et Jésus est obligé d’user de violence pour ne pas se laisser détruire par cette réduction marchande.

Notons que cette violence n’est pas dirigée contre les personnes, mais contre leurs instruments, contre les moyens de l’échange marchand : monnaie d’échange, comptoirs, animaux mis en vente.

 

Le gratuit est le divin

Jn 2,13 précise que cet épisode des vendeurs chassés du Temple se situe dans un contexte liturgique précis : « comme la Pâque des juifs approchait ». Or, aujourd’hui encore, lorsque la Pâque juive approche, les juifs purifient leur maison et enlèvent soigneusement toute trace de levain fermenté qui pourrait encore y rester (le hametz, cf. Ex 12,18-20). Il s’agit d’accueillir la nouveauté pascale sans aucune nostalgie de nos anciens esclavages. Le grand ménage de printemps dans les villages autrefois avait quelque chose de cette signification très pascale. Comme Jésus est chez lui dans la maison de son Père, il purifie le Temple en y enlevant toute trace de ce levain fermenté qu’est la marchandisation de la relation à Dieu, véritable corruption contraire à la Pâque chrétienne.

pain-miettes-1143522ca1 Doctrine sociale dans Communauté spirituelle

En purifiant le Temple à la manière des juifs purifiant leur maison pour la Pâque, Jésus nous redit l’importance de la gratuité pour s’approcher de Dieu, pour devenir Dieu. Chasser l’esprit marchand de notre relation à Dieu, c’est arrêter de lui poser des conditions : si tu me donnes… (la santé, la réussite, la richesse etc.) alors je ferai ceci ou cela pour toi. C’est arrêter de le piéger : je t’ai offert tel animal en sacrifice, en retour tu dois exaucer ma prière.

C’est donc que la gratuité caractérise absolument l’amour que Dieu nous porte.

Parce que Dieu en lui-même est communion trinitaire gratuit, il nous éduque à pratiquer cet échange gratuit, cette réciprocité sans calcul, pour entrer dans son intimité, pour aimer à sa manière, en lui.

L’échange est fondamental, pour Dieu comme pour l’homme. L’échange marchand est utile, mais il ne peut dire tout ce qu’est l’homme.

L’homme a besoin de gratuité pour découvrir le divin en lui.

La gratuité, économiquement efficace

OpenOffice_Suite donD’ailleurs, même notre économie libérale qui canonise les marchés (financiers ou autres) voit émerger le rôle indispensable de l’échange gratuit. Regardez sur Internet les freeware  (logiciels gratuits) qui pullulent, à disposition de qui veut les télécharger. Observez le travail acharné de ceux qui mettent leurs logiciels en libre accès (open source) à tous. Parcourez tous les Wikis, tous ces sites de libre partage, dont le plus célèbre – Wikipedia - a depuis longtemps détrôné la tentative marchande que Microsoft avait voulu imposer avec l’encyclopédie Encarta. Et lorsqu’il a fallu décrypter le génome humain de l’ADN, il a été plus facile, plus rapide et évidemment moins coûteux de faire appel à des milliers de chercheurs bénévoles sur le Web qui ont collaboré à ce vaste programme scientifique, avec succès. Un institut marchand, public ou privé, y aurait englouti des millions et des années entières…

Don, réciprocité, gratuité

Biographie Marcel MaussMarcel Mauss a étudié l’importance du don dans les économies primitives [1]. (Lire ici l’homélie de Noël s’y rapportant :Le potlatch de Noël )
Cette importance persiste et reste structurante dans nos sociétés marchandes. Thomas Naguel (né en 1937) a récemment formalisé l’apport de l’éthique de réciprocité [2], basée sur la bonne vieille règle d’or énoncée par Jésus : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux, car c’est là la loi et les prophètes. » (Mt 7,12)

Bien plus loin encore que l’éthique du don ou de la réciprocité, déjà utiles et humanisantes, Jésus rappelle ici que leprincipe de gratuité est au cœur de la communion avec Dieu. C’est donc il peut également transformer, transfigurer nos échanges économiques. Laisser toute sa place au principe de gratuité dans nos échanges permettra de sortir de l’esclavage des marchés. Telle une pâque économique anticipant la Pâque intégrale.

La réciprocité, le don, la gratuité sont très présents dans beaucoup de domaines de la vie sociale que le marché n’a pas pu totalement asservir à sa logique d’intéressement : la culture (l’art tout particulièrement), le sport (au moins au niveau local…), l’associatif, le bénévolat, l’humanitaire, l’innovation sous toutes ses formes etc.

 

Le principe de gratuité

La-place-du-don-et-de-la-gratuite-dans-l-economie_medium fouetBenoit XVI s’est fait l’écho de cet aspect majeur de la Doctrine sociale de l’Église dans son encyclique : Caritas in veritate (2009).

Si le marché envahit toute la sphère des relations humaines, il n’y a plus de communion possible :

n° 34 : … si le développement économique, social et politique veut être authentiquement humain, il doit prendre en considération le principe de gratuité comme expression de fraternité.

La fraternité entre tous ne peut en effet reposer sur le seul échange marchand :

n° 35 : abandonné au seul principe de l’équivalence de valeur des biens échangés, le marché n’arrive pas à produire la cohésion sociale dont il a pourtant besoin pour bien fonctionner. Sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut, et la perte de confiance est une perte grave.

Le principe de gratuité doit donc trouver sa place, non pas comme correctif, mais comme un pôle d’équilibre :

n° 36 : dans les relations marchandes le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l’intérieur de l’activité économique normale. C’est une exigence de l’homme de ce temps, mais aussi une exigence de la raison économique elle-même. C’est une exigence conjointe de la charité et de la vérité.

Autrement dit, les chrétiens ne pratiquent pas la gratuité au nom d’une théorie économique, mais par imitation, ou plutôt par anticipation de la manière d’être de Dieu-Trinité : circulation gratuite du don de soi à l’autre.

Dans la relation que Dieu établit avec nous, c’est sa paternité qui fonde son offre gratuite. Entre nous, c’est la fraternité commune issue de cette paternité divine qui s’exprime dans la gratuité économique.

9782275042091_zoom gratuitéIl y a alors trois domaines dans une économie moderne ouverte : le marché, l’État, la vie civile :

n° 38 : Mon prédécesseur Jean-Paul II avait signalé cette problématique quand, dans Centesimus annus, il avait relevé la nécessité d’un système impliquant trois sujets: le marché, l’État et la société civile. Il avait identifié la société civile comme le cadre le plus approprié pour une économie de la gratuité et de la fraternité, mais il ne voulait pas l’exclure des deux autres domaines. Aujourd’hui, nous pouvons dire que la vie économique doit être comprise comme une réalité à plusieurs dimensions: en chacune d’elles, à divers degrés et selon des modalités spécifiques, l’aspect de la réciprocité fraternelle doit être présent. À l’époque de la mondialisation, l’activité économique ne peut faire abstraction de la gratuité, qui répand et alimente la solidarité et la responsabilité pour la justice et pour le bien commun auprès de ses différents sujets et acteurs. Il s’agit, en réalité, d’une forme concrète et profonde de démocratie économique.

 

Cet équilibre entre les 3 pôles de l’activité économique est capital pour ne pas imposer aux pays émergents un type de développement inhumain :

n° 39 : Vaincre le sous-développement demande d’agir non seulement en vue de l’amélioration des transactions fondées sur l’échange et des prestations sociales, mais surtout sur l’ouverture progressive, dans un contexte mondial, à des formes d’activité économique caractérisées par une part de gratuité et de communion. Le binôme exclusif marché-État corrode la socialité, alors que les formes économiques solidaires, qui trouvent leur terrain le meilleur dans la société civile sans se limiter à elle, créent de la socialité. Le marché de la gratuité n’existe pas et on ne peut imposer par la loi des comportements gratuits. Pourtant, aussi bien le marché que la politique ont besoin de personnes ouvertes au don réciproque.

 

Ce bref rappel du principe de gratuité, qui s’enracine dans l’épisode des vendeurs chassés du Temple, nous pose à chacun une vraie question à laquelle il est important de ne pas répondre trop vite ou superficiellement :

- quelle est ma conscience des dons gratuits dont j’ai bénéficié jusqu’à présent ? (de la part des autres, des hasards de la vie, de Dieu…)

- où en suis-je moi-même de la pratique de la gratuité ? (vis-à-vis des autres ? vis-à-vis de Dieu ?)

 


 

 
Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×