On n'est pas des bisounours !

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On n'est pas dans le monde des Bisounours !

 

Homélie du 5° dimanche du temps ordinaire/ Année A
09/02/2014

 Cette remarque, vous l'entendrez très souvent en entreprise si vous essayez de vous référer explicitement ou non à l'éthique judéo-chrétienne. Si vous dites avec notre première lecture d’Isaïe (Is 58, 7-10) : « partage avec celui qui a faim », on vous rétorquera qu'à terme cela fera deux affamés au lieu d'un seul. Si vous appelez à faire disparaître du monde du travail « le joug, le geste de menace, la parole malfaisante » on vous traitera de doux idéaliste, ou de dangereux utopiste. Car décidément, le monde du travail n'est pas celui des Bisounours, répètent à l'envi les soi-disant réalistes.

 

Les Bisounours, vous connaissez ! C'est d'abord cette collection d'ours en peluche pour les enfants, leur construisant un univers sucré et gentil tout plein. Une famille d'adorables oursons qui vivent tout là-haut, au pays des arc-en-ciel et des nuages douillets, dans un royaume merveilleux : le Jardin des Bisous.

Une série télévisée a donné vie aux héros Bisounours, dont les noms sont tout un programme : Grosbisou (Tenderheart Bear), Groschéri (Love-A-Lot Bear), Groscopain (Friend Bear), Grosdodo (Bedtime Bear), Grosfarceur ou Gailourson (Cheer Bear), Grosgâteau (Birthday Bear), Grosjojo (Funshine Bear), Grostaquin (Wish Bear), Grosveinard (Good Luck Bear) etc.

 

Pourtant, même dans ce monde des Bisounours, le mal existe. Les personnages nommés Sans Coeur, le professeur Coeur de Pierre,Tante Igèle, la Bestiole en sont la preuve. Et l’enfant sait bien que son environnement n'est pas aussi paisible que celui des Bisounours. Mais justement, ils sont là pour l'aider à ne pas réduire le monde à sa violence apparente, à faire exister la possibilité d'autres règles où les relations ne s'alignent pas sur la compétition, l'agressivité, l'intérêt égoïste.

 

Regardez l'action sociale des prophètes comme Isaïe, Amos ou Jean-Baptiste. Relisez les exigences des psaumes sur la défense de la veuve, l'orphelin et de l'étranger. Repartez de l’appel de la Genèse : « croissez et multipliez-vous » (Gn 1,28) et vous constaterez que les Bisounours bibliques sont sans doute les vrais réalistes.

S’ils appellent au partage, c'est parce qu'ils savent que la création de richesses est le premier devoir reçu du Dieu créateur.

S’ils appellent à la justice, c'est parce qu'ils savent qu'elle existe lorsqu'elle est voulue pour elle-même, pas pour légitimer les intérêts des puissants.

S'ils appellent à la défense des plus faibles, c'est parce qu'ils ont expérimenté dans l'histoire d'Israël que le sort fait aux plus petits conditionne la réussite de tout le peuple.

 

L'histoire de l'Église a donné aux baptisés de prolonger cette sagesse économique et politique. Cette sagesse se cristallise dans ce que l'on appelle la doctrine sociale de l'Église. Cette doctrine-là ne rêve pas d'un monde de Bisounours : elle prend l'économie telle qu'elle est - pleine d'aspirations contradictoires - pour l'orienter vers sa vocation ultime : une économie de communion, une manière d'être dans l'échange mutuel, dans des liens d'interdépendance qui respectent la dignité de toute personne humaine, et d'abord des plus pauvres.

 

L'événement incroyable de la chute du mur de Berlin en 1989 a couronné l'effort de Jean-Paul II, et de l'Église catholique avec lui, pour lutter contre le mal sans employer ses armes. Rien d'irréaliste à appeler au pardon et au partage face à la violence communiste de l'époque. C'est au contraire parce que à l'Est des catholiques (et des protestants) ont tenu bon dans les principes de l’éthique biblique (le droit, la justice, la miséricorde, le respect de tout homme) qu'ils ont pu avec le syndicat Solidarnosc et les manifestations est-allemandes renverser un pouvoir inique qui durait depuis 70 ans.

 

Voilà peut-être le « sel de la terre » dont parle Jésus dans l’évangile de ce Dimanche (Mt 5,13-16) : oser imaginer un monde différent, un monde réconcilié quand on ne vous parle que de rivalités ; travailler à donner une place aux exclus du système ; pardonner alors que c'est impossible ; croire que l'homme est fondamentalement à l'image de Dieu avant d'être pécheur et de manière plus décisive.

 Cela a des conséquences dans les relations professionnelles.

 Un auteur célèbre, Mac Gregor, a formalisé la vision de l'homme qu'ont les entrepreneurs en deux théories.

La première – qu’il appelle la théorie X - la plus répandue, affirme que l'homme est mauvais, paresseux, et recherche son intérêt. Il faut donc instaurer une culture du contrôle (du badgage aux autorisations et reportings en tout genre), la carotte (rémunération individuelle) et le bâton (la sanction lors de l'évaluation individuelle) pour le motiver.

 

 

La plupart des « chefs » pratiquent ce type de management, où l'on ne fait pas confiance a priori, où l'on pense d'abord aux tire-au-flanc, où on encadre pour éviter les débordements (c'est justement le rôle du « cadre »). Ce sont eux qui vous assènent un cinglant :« on est pas dans le monde des Bisounours ! » pour vous clouer le bec et vous empêcher de bercer les masses de dangereuses illusions.

 Mac Gregor se fait le champion de la théorie alternative – qu’il appelle la théorie Y - qui affirme que l'homme n'est pas fondamentalement mauvais, qu'il aspire au contraire au bien, à la coopération, au service des autres. Un management Y traduira cela par une confiance a priori envers les salariés, par la mise en place de l'autocontrôle (par chacun, par l'équipe) au lieu du contrôle hiérarchique, par la libération de la créativité de chacun et de sa capacité à innover. Comme disait Kennedy : « entourez les hommes de barrières et vous aurez des moutons ». La confiance a priori n'a rien de Bisounours. L'appel à servir au lieu de dominer rejoint le plus profond du coeur de chacun (cf. la notion de servant leader). Les entreprises qui ont mis en pratique cette vision de l'homme sont tout aussi efficaces - et même davantage ! - que les entreprises de la théorie X.

 

Isaac Getz, professeur à l'ESCP, a mené une enquête célèbre auprès de ses entreprises dites « libérées », parce qu'elle font sauter les entraves à l'autonomie, la responsabilité, l'innovation des collaborateurs. Son livre : « Liberté & compagnie » a rendu visible un mouvement qui se propage tout doucement en France.

 

Comme quoi les chrétiens n'ont pas à rougir de leurs prophètes et de leurs exigences sociales !

Entraînez-vous donc à paraphraser Isaïe pour garder courage dans la transformation de votre environnement professionnel :

 

« Si tu fais disparaître de ton entreprise la domination, le geste de menace, la parole malfaisante, si tu fais attention aux plus petits parmi les collaborateurs, ton témoignage portera du fruit, ton obscurité sera comme la lumière de midi… »

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 11/10/2014

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