La brebis et la drachme

 
Samedi 14 septembre 2013

 Dans les paraboles de Luc 15,1-32, c’est d’abord une brebis. Elle représente 1 % du capital. C'est donc le genre de perte auquel les gens font peu attention, tellement elle est minime. Pourtant, 1 % après 1 %, des patrimoines entiers s'érodent, se délitent. C'est un peu de la vie de famille qui s'en va ; une once d'intérêt au boulot qui diminue ; une petite relâche spirituelle où on s'autorise à ne plus pratiquer ceci ou cela...

Votre brebis perdue passe inaperçue : le plus souvent, vous ne vous rendez même pas compte qu'elle n'est plus là. Il faut toute la vigilance d'un vrai berger pour compter ses moutons intérieurs le soir avant de s'endormir : aurais-je perdu quelque chose en moi qui fais partie de ma vraie richesse personnelle ? N'y aurait-il pas quelques fuites imperceptibles qui mériteraient d'être colmatées sans tarder ?

 Jésus redouble la métaphore en passant de la brebis à la drachme.

Une femme (symbole du peuple, féminin en hébreu) perd une drachme, une pièce d'argent qui représente cette fois-ci 10 % de son capital. Perte significative qui justifie le remue-ménage domestique pour essayer de la retrouver. La pièce d'argent de l'époque porte l'effigie de l'empereur César. Par analogie, les Pères de l'Église n'ont eu aucune difficulté à voir dans cette parabole l'humanité en train de perdre sa ressemblance avec son Créateur (mieux que la pièce ne ressemble à César). Selon le livre de la Genèse en effet, l'homme est créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. L'image divine est gravée en lui de façon indélébile, et rien ‑ même les pires forfaitures ‑ ne peut lui enlever cette dignité fondamentale. Par contre, la ressemblance d'avec Dieu – elle - peut se perdre, comme un visage peut  perdre sa beauté à force d'excès d'alcool ou d'autres drogues...

Avec la drachme perdue, c'est la ressemblance divine qui gît dans la poussière de notre intérieur domestique, caché sous des paquets de moutons qui n'ont rien d'animal, apparemment perdue puisque devenue invisible au milieu de la terre battue qui recouvre le sol.

Cette femme affolée de constater qu'elle a perdu 10 % d'elle-même nous fait penser à ceux qui ont découvert soudain avec effroi que leur existence ne ressemble plus à ce qu’ils sont vraiment au plus profond d'eux-mêmes. C'est la fameuse crise de milieu de vie qui en est le symptôme le plus évident. Entre 40 et 50 ans environ, des conjoints quittent leur moitié pour tenter de se refaire un autre couple tout neuf, leur deuxième chance (et dernière) se disent-ils. Des salariés remettent soudain en cause leur travail pourtant bien établi, et vont risquer une aventure professionnelle différente, ailleurs ou autrement. Des gens se convertissent à telle ou telle religion, alors qu'ils étaient indifférents : un mariage, un décès, une lecture, une rencontre les auront bouleversés, et ils voient soudain en pleine lumière tout ce qu'il leur manquait auparavant sur le plan spirituel, etc...

Nous pensons devoir protéger l’être humain contre le choc du milieu de la vie. Au contraire, Tauler y voit l’œuvre de l’Esprit Saint. Il faut tranquillement laisser s’effondrer sur nous la tour de notre suffisance et de notre pharisaïsme et nous abandonner totalement à l’œuvre que, dans cette tourmente, Dieu opère en nous : « Mon bien cher, laisse-toi couler, couler à pic jusqu’au fond, jusqu’à ton néant et laisse s’écrouler sur toi, avec tous ses étages, la tour (de ta cathédrale de suffisance et de pharisaïsme) ! Laisse-toi envahir par tous les diables de l’enfer ! Le ciel et la terre avec toutes leurs créatures, tout te sera prodigieusement utile ! Laisse-toi tranquillement couler à pic, tu auras alors en partage tout ce qu’il y a de meilleur ».
Anselm Grün, La crise du milieu de la vie, une approche spirituelle, 2005.

 Bref : à force de perdre des pièces de valeur dans la poussière de nos modes de vie, vient le moment où tous nous avons envie de crier :ce n'est pas moi !

Alors, comme dans la parabole, nous cherchons une lampe pour nous lancer à la recherche de la ressemblance perdue. Pour certains ce sera une démarche psychologique, pour d'autres les médecines alternatives, pour d'autres encore les sagesses asiatiques ou chrétiennes... Peu importe à la limite : l'essentiel est de partir à la recherche de soi-même (enfin !), en quête de son identité la plus vraie.

 Le branle-bas le combat qui s'ensuit met toute la maison sens dessus dessous. Apparemment, c'est une tornade qui déplace tout. Nous sommes parfois capables de faire ainsi souffler une tempête sur notre tranquillité intérieure, lorsque nous osons nous dire à nous-mêmes : j'ai trop perdu de moi-même. Il est temps de retrouver qui je suis. Lorsque ce courage nous manque d’une remise en cause radicale, ce sont parfois les événements qui nous y obligent. Et l'on dit que Dieu se faufile avec malice à travers ces événements-là... Lorsqu'une catastrophe ou un grand bonheur, une épreuve ou un éblouissement, une rupture ou une communion intenses nous obligent à partir à la recherche de notre identité perdue, Dieu n'est certainement pas loin.

 

La pièce d'argent ressemble à César. Cachée dans la poussière, elle ne peut plus nous rappeler notre aspiration à plus de grandeur et de majesté dans notre existence. Retrouvée à la lumière de la lampe, elle brille à nouveau comme pour nous redire : tu es fait pour aimer comme Dieu, pour ressembler à Dieu, pour devenir Dieu lui-même...

La perte de cette ambition la plus haute (plus haute que l'ambition de carrière, de gloire sociale ou de petite vie tranquille...) est une véritable hémorragie vitale, qui fait penser à l'hémorragie que Jésus a guérie chez une autre femme qui se vidait ainsi de l'intérieur (Lc 8,43-48).

 

Et si c'était Dieu lui-même qui s'invitait chez nous en y mettant un charivari pas possible ! ?

Et si ce qui nous manquait le plus était justement de ne pas manquer ? C'est-à-dire de ne pas nous rendre compte qu'il nous manque quelque chose pour être nous-mêmes ?

 C'est d'ailleurs le drame du fils aîné de la troisième parabole de notre évangile de Luc 15,1‑32. Il a l'impression d'être en règle avec son père et de ne jamais avoir manqué d'obéissance envers lui. Du coup, il ne voit pas ce qui lui manque : l'expérience de la gratuité de l'amour paternel.Il croit mériter alors qu'il a obéi.

Il croit devoir hériter alors qu'il n'est pas libre.
Il ne sait pas ce qu'est la faim, la faim matérielle élémentaire comme la soif d'amour et de reconnaissance.
La pièce d'argent perdue ne lui manque pas : il ne sait même pas qu'il l'a perdue !
 
L'autre fils – lui ‑ a perdu sa ressemblance d’avec son père au milieu d'un troupeau de porcs. Il a stoppé net sa dérive, et a balayé en lui jusqu'à retrouver le désir d'être un serviteur à défaut d'être un fils.

 

Et vous, qu'avez-vous perdu en cours de route ?

 Rien de négatif ni de masochiste à se poser ce genre de question. C'est plutôt l'inspection responsable du capitaine de vaisseau qui fait le tour de sa coque, à l'intérieur comme à l'extérieur : où sont les voies d'eau potentielles ? Que suis-je en train de perdre sans m'en rendre compte ?

 Sans la lampe de l'Écriture, de la réflexion personnelle (cf. le devoir de s'asseoir), de la prière, de la parole des autres, il est difficile de prendre conscience de ces pièces d'argent disséminées dans la poussière de notre maison intérieure tout au long de notre histoire. Pourtant, c'est l'hygiène salutaire de ceux qui, individuellement et collectivement, en couple comme en entreprise, affrontent régulièrement cette interrogation salvatrice :

- quelle pièce d'argent ai-je perdu en cours de route ?

- quelle richesse collective avons-nous laissé s'enfouir ?

Commentaires (1)

1. Nicol (site web) 14/09/2013

Un site intéressant

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